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Interview du magicien David STONE pour

"La Revue de la Prestidigitation"

Par Steve Gotson


 Enfant, regardais-tu les magiciens à la télévision ? Ont-ils influencé dans le choix de cette passion ?

Oui, bien sûr. Les magiciens de la télé font partie de mon enfance. Je pense d'ailleurs que sans ce média, il m'aurait été difficile d'en découvrir autrement : Mes parents habitaient un petit village de campagne dans l'Oise à côté de Beauvais, genre 200 habitants et 400 vaches.

Il y avait heureusement les fêtes de fin d'année, pour les arbres de Noël. Je me rappelle bien que j'étais décidé à participer à ces goûters, non pas pour les jouets qu'ils nous offraient, mais bien pour le magicien que j'attendais avec impatience. Dans mes souvenirs, les magiciens de la télé remontent principalement à Garcimore, bien sûr, mais surtout à l'émission « passe passe », présenté par Gérard Majax, ou je crois avoir pu y découvrir Gaétan Bloom en chinois, James Hodges qui redessinait à partir de griffonnage, et Gérard Kunian. Les trucs qu'expliquait Majax occupaient avant tout mon centre d'intérêt principal. Cette période a naturellement débouché sur l'achat des boites de magie ( pour grand public ). Je me rappelle qu'une fois mes parents m'ont donné le choix pour un de mes anniversaires, à choisir entre une boite de Magie ou celle de l'apprenti chimiste (science qui me fascinait également).

J'avais opté pour la magie, mais j'ai été déçu. Les tours n'étaient pas bien expliqués, et mis à part un truc ou deux, cette boite s'est vite retrouvée au placard.( Faîtes bien attention, et vous remarquerez qu'actuellement, ces boites de magie n'ont guère évoluée en 15 ans, et l'on retrouve invariablement toujours les même trucs bidons à l'intérieur. Je pense sincèrement qu'il y a de nombreuses choses à faire dans le domaine du grand public, et tenter de trouver des tours réellement faisables et clairement expliqués pour les enfants).

Quelques années plus tard, Canal + a diffusé de la magie le samedi soir après 22h. Je me souviens avoir été fidèle à ce programme, et y avoir vu un magicien manipuler des grosses pièces et des billets de banques. J'étais fasciné. Je devais avoir 14 ou 15 ans.
Enfin dernièrement, grâce à Gilles Arthur et son émission « Attention Magie », j'ai pu découvrir beaucoup de magiciens que je ne connaissais que de nom.


 

Depuis quand date cette passion pour la magie ? d'où vient-elle ?

Cette passion s'est manifestée très tôt. A l'âge de 8 ans je réalisais mes premiers tours de cartes avec un jeu à forcer. Je mélangeais chimie (j'adorais ça, les tubes, les produits aux drôle de noms...) et magie. Avec un copain, nous avions dessinés des plans hypothétiques de « femmes coupées en deux ». Au collège, en classe de sixième, je bluffais mes camarades de classe avec un tour de cartes que j'avais reconstitué à ma sauce, après avoir vu Majax le présenter en télé ( Une carte choisie se retrouvait sur ma monture de lunette ).

Ensuite ma passion pour l'illusion a bifurqué vers le cinéma et plus précisément vers les effets spéciaux. De 12 à 15 ans, je me suis investi énormément dans le maquillage cinématographique ( monstres, impact de balles, blessures, brûlures etc...) .J'étais très encouragé par mon père ( cinéphile averti qui en profitait pour me présenter aux vedettes qu'il rencontrait dans les ciné-clubs), mais cela a finit par me coûter trop cher. Le latex et ses produits dérivés nécessaires aux conceptions de moulage etc... n'était pas aussi accessibles que maintenant. J'ai donc dû abandonner cette passion.
Ma passion pour l'illusion s'est ranimée à l'âge de 17 ans. J'étais en classe de terminale et c'était pendant un cours de philo : Nicolas, un de mes camarades ( que le cours devait passionner autant que moi...) prend, dans un de mes bouquins une carte à jouer dont je me servait comme marque page, et soudain la fait disparaître (back palm). Pouf, comme ça. A l'instant il avait une dame de coeur dans la main, soudain elle a disparue ! The choc ! Je crois n'avoir jamais été autant impressionné
Dès cet instant, ça a fait BOOM dans ma tête. Ce fameux camarade me présente la personne qui lui a appris ce miracle... qui n'est autre que Pascal Bardou, le prof de Kung-Fu qui me suit depuis quelques temps !
J'aime autant vous dire que dès lors les arts martiaux n'ont plus représenté grand chose pour moi     ( j'ai toujours eu du mal bien faire deux choses à la fois... ). A partir de cet « instant magique », je n'ai plus jamais cessé d'apprendre et de découvrir de nouveaux tours... avec la même ardeur. J'avais vraiment le sentiment d'avoir enfin trouvé la voie que je cherchais. C'est vraiment ce que je ressentais.


Pourquoi pratiquer la magie et qu'en attends-tu ?


Difficile à dire. J'agis beaucoup par instinct et je crois que la magie fait partie inhérente de mon caractère à la fois renfermé et exhibitionniste. Je pense que c'est en la magie que j'ai trouvé le plus de réponses aux besoins que j'exige de la vie. Je suis par nature plutôt solitaire, et c'est bien cool car la magie demande de s'entraîner souvent tout seul. Enfants, je me mêlais rarement aux autres ( le foot et tous les trucs collectifs m'ennuyaient à mourir...).

Très tôt, j'ai été élevé dans un monde exclusivement composé d'adultes - mes parents se sont même arrangés pour m'éviter d'aller en maternelle !- je n'ai donc pas ressenti le besoin de voir des camarades de mon âge. C'est toujours un peu pareil maintenant
Je pense que la magie m'a un peu appris à m' auto - suffire (de par le travail qu'elle réclame), allant de pair avec mon caractère un peu sauvage. Etant donné que la magie demeure un des moyens de communication les plus efficaces, j'ai cependant été forcé de m'ouvrir un peu plus aux autres, ne serait - ce que pour leur montrer un nouveau tour.
Je dirai que la magie m'a enseigné la concentration , la précision et le perfectionnisme( qualités qui me faisaient défaut lors de l'apprentissage des sports de combats).
Puis il faut aller vers les autres pour montrer le fruit de ses recherches, lors de l'aboutissement d'un tour. J'étais donc bien obligé de communiquer.

Actuellement ma passion pour la magie demeure la même, mais c'est ma façon de l'appréhender et de la pratiquer qui ont totalement évoluée. Au départ, la magie représentait pour moi un peu l'ours en peluche, que les enfants prennent le soir dans leurs bras pour se consoler ou lui raconter leurs problèmes. Je sentais aussi en la magie le moyen de créer et d'aiguiser mes qualités artistiques.
Elle m'apportait tout cela. Et lors de l'aboutissement d'une technique, ma joie était si grande que j'en oubliais mes problèmes d'ado. La magie me servait aussi à canaliser une certaine violence ( je suis par nature relativement violent).

Aujourd'hui, je conserve toujours cette forme de rage ( voir parfois de la haine - l'amour et la haine sont souvent très proche, je ne te l'apprends pas ) pour aboutir certains travaux en magie ( préparation de concours, de vidéos...). Lors de certaines situations je travaille avec beaucoup de rage, un peu comme si une partie de ma vie dépendait de la réussite de ces opérations. ( je crois que cette méthode de travail est caractéristique d'une certaine façon de se protéger, pour ne rien avoir à regretter, ou à se reprocher). Le revers de la médaille est que je ne conçoit plus la magie de la même façon. Le fait d'être professionnel m'oblige à faire des tris dans le choix de mes tours ou dans l'apprentissage de nouvelles techniques. En effet, je n'ai plus le temps de bosser ( du moins actuellement ) un tour pour me faire plaisir.


Tu es actuellement magicien professionnel. Qu'est ce qui t'as décidé à faire ce choix ?


Mes antécédents dans mon expérience de magicien amateur y sont pour beaucoup. Ce n'est pas facile de faire un choix comme celui là. Mais j'ai mieux l'impression de gérer ma propre vie.

Vois-tu, l'année de mes 17 ans et de ma redécouverte de la magie, j'ai ,bien entendu, loupé mon bac littéraire. Catastrophe pour les parents dont le fiston n'a pas le droit à l'échec. Je m'en fichais car durant cette année révélatrice, mon choix était décidé, je serai magicien professionnel.
Je n'étais pas du tout encouragé par mes profs et encore moins par l'administration du lycée qui n'hésitait pas à se moquer de ma passion lors des conseils de classe. Je revois en souriant aujourd'hui certains bulletins trimestriels où il est écrit : - « Laissez un peu tomber vos rêves d'enfants. Devenez adulte. Votre manque de maturité qu'entraîne votre passion pour la magie va nuire a vos études. Réveillez - vous .»
Aujourd'hui j'en ris, mais à 18 ans je souffrais beaucoup de cette incompréhension de mon entourage scolaire. Mes parents, ayant été influencé par ces propos peu flatteurs envers ma passion grandissante se sont montés contre moi. Je décide donc de calmer mes ardeurs magiques et je décroche mon bac avec mention l'année suivante. Direction:  La fac de philosophie. Je pars habiter à Amiens avec ma copine qui était en deuxième année de philo. J'ai donc pu profiter de ces quatre années universitaires ( 91 - 95 ) pour bosser la magie.

J'y ai fais mes premiers galas en cabarets ou cafés théâtre , mes premiers close-up en restaurant. Je passais des foires expositions aux galas pour les particuliers, les conventions etc ...
Parallèlement, je suis intervenu dans une émission à Radio France Picardie pendant deux ans, deux vendredis par mois. J'ai animé les ondes pendant une demi heure en faisant des tours interactifs.
Autrement dit, je ne me contentais pas de faire des tours à l'animateur radio, mais c'était les auditeurs qui m'appelaient, et je leur faisait un tour par téléphone, avec des cartes, ou des objets quelconques. Ca se passait donc chez eux (c'est d'ailleurs en parti avec cet argument que j'étais parvenu à rentrer à la radio). 

J'ai en même temps exercé le boulot de pion pour financer mes études (l'argent de la magie disparaissait vite !). J'ai donc travaillé trois ans dans un lycée classé "zone sensible", à Méru , dans l'Oise. Il est vrai que je n'étais pas tombé dans le lycée le plus cool de France, et ce métier de pion m'a permis de comprendre que je n'étais pas fait pour l'enseignement. J'avais entre temps décroché ma licence et les examens de maîtrise. Restait le mémoire, que je n'ai jamais fait. A cette époque là, mes parents commençaient à me donner un coup de main et à m'encourager dans la magie.

Les problèmes internes à l'enseignement (chômage, surqualification, mutation à perpette les joies ) n'étaient pas là pour m'encourager. Beaucoup de mes anciens amis du lycée sans travail... J'avais tout de même un peu d'expérience, une petite clientèle, mes parents pour m'aider en cas de pépins, les trois concours dans la poche, un numéro de scène, salon, micro magie et close up... Alors je me suis lancé. Aidé de certains amis comme Arnaud Debaisieux ( magicien professionnel très créatif ), Damien Vappereau (un génie créatif avec en autres à son actif la fameuse "Splash bottle"), Jean Charles Rosenberg ( le boss du Magasin de Magie), et Stéphane Jardonnet ( CDM ), j'ai démarché les clients potentiels afin de créer ma clientèle.
Actuellement, ça tourne. Mais je ne m'emballe pas car tout est difficile à gérer... enfin, je sais que je peux réclamer conseils à ceux qui sont passés par là, et qui m'encouragent dans mes initiatives. Une chose est sûr, si ces amis n'avaient pas été là, je ne serais devenu professionnel aussi rapidement.


Comment as-tu développé ta passion ? 

Quels livres as-tu lu ? 


Au départ, je me suis rué (c'est le mot ) dans les bibliothèques de ma région pour emprunter un maximum d'ouvrages sur la magie. Il n'y avait jamais bien grand chose. Avant tout des livres destinés au grand public, et donc souvent très similaires. Deux ou trois livres de fakirisme et d'occultisme ( je piochait où je pouvais !). Un bouquin qui m'a donné goût à la magie générale de Patrick Page ( Illusionnisme et Tours de prestidigitation). Je me rappelle que je m'endormais en lisant les catalogues de Magix chez Hornecker, en rêvant de pouvoir un jour m'offrir tous ces livres et ces tours. Je me souviens aussi que je ne comprenait pas bien les mots qu'il employait ( gimmick ? ! ?, fake...).
J'avais donc accès à peu de livres, mais ça me suffisait car je bossais tout. J'ai donc commencé par la manipulation des cartes pour la scène, puis les tours de cartes automatiques. Vinrent ensuite les gobelets et les anneaux chinois que m'avait donné entre temps mon prof de Kung-fu ( ancien amateur de magie ).
Juste après le bac, je suis parti bosser l'été à Paris dans une boite d'assurance. C'était la première fois que je découvrais vraiment cette ville. Je suis passé plusieurs fois chez Guy Lore ( installé alors à Vaneau ) où j'y ai rencontré Sylvain Mirouf, Pierre Jaques, Gérard Alexandre, Arnaud Debaisieux et Damien Vappereau. J'étais alors dans ma deuxième véritable année de pratique. Je me souviens encore de la claque que j'ai pris ces jours là. Je découvrais vraiment la magie et ses possibilités. J'hallucinais. Avec la formation littéraire de charlot que j'avais en magie, autant dire que j'étais complètement largué ! Je crois que cette période de découverte correspond aux plus beaux moments que j'ai vécu en magie.


J'ai beaucoup sympathisé avec Arnaud ( qui me montra entre autres mes premières routines de pièces ) et Damien ( le genre, je crée un tour à la minute. C'est pire maintenant, et toujours que du bon ). Tous deux pratiquaient la magie depuis quelques temps déjà et avaient à disposition une montagne de livres et de vidéos. C'est ensuite entre nous trois que nous avons continuellement travaillé durant cinq ans (on appelait ça « le groupe » ). On se réunissait quelques fois par an au début. Dès que j'ai eu ma voiture, c'est très vite devenu deux à trois fois par mois. Ils me montraient et m'expliquaient les derniers trucs sortis ( car j'habitait alors  Amiens ). On réfléchissaient sur des routines, des concepts, la présentation, la technique. Puis nous nous régalions devant les vidéos de nos magiciens préférés et de ceux que l'on découvrait. Ils étaient si nombreux que je ne peux plus les citer.

J'ai donc uniquement travaillé et réellement échangé des trucs qu'avec Arnaud et Damien. Seuls les congrès me permettaient de voir et rencontrer d'autres magiciens. C'est à Clermont-Ferrand (1992 ) que je rencontre Gérard Majax et Jean Yves Prost. Jean Yves me présente à Gary Kurtz. Re-claque. Je me promet de pouvoir faire des choses comme ça, un jour,  avec des pièces de monnaie. J'avais l'impression de redécouvrir la Magie en voyant Kurtz. C'est vraiment ce canadien incroyable qui m'a donné goût à la magie des pièces.

Ensuite j'ai passé mes années facs ( 91 - 95 ), en travaillant tout seul, attendant impatiemment ma prochaine rencontre avec Arnaud et Damien. Je ne rencontrais pas de magicien à Amiens ( j'ai cependant donné des cours à deux élèves, tous deux devenus professionnels maintenant ). Mais je suis très content d'avoir vécu ce moment de travail en solitaire car j'ai l'impression de n'avoir été influencé ni par les tours, ni par les magiciens... Je devais me contenter de ce que j'avais et des techniques dont je parvenais à me souvenir, lors des rencontres. Donc, j'exploitais à fond ces connaissances. Normal, je n'en avait pas beaucoup. Le fait de ne pas avoir eu accès aussi facilement que d'autres à certains trucs, a fait que j'étais obligé de faire avec ce que j'avais. Chaque technique était un peu comme une pépite d'or que je chérissait. Et je la travaillais vraiment, sans la laisser tomber au bout de trois jours.

C'est durant cette période que j'ai lu Strong Magic de Darwin Ortiz, un livre qui a révolutionné ma façon de construire un numéro. Je me suis imprégné des livres de Harry Lorraine ( The Magic Book), Jean de Merry ( Textes et routines pour tours standards), Gaëtan Bloom, Albert Goshman, Michael Close ( Workers ), Michael Ammar, David Roth ( Coin Magic ), Thomas Hierling ( New wave close up ), Alpha (La magie du feu), J.B.Bobo ( traité de presti des pièces de monnaie ), David Williamson ( Les merveilles de Williamson ), Juan Tamariz, Henning Nelms (Magie et mise en    scène )...
A Paris j'avais entre temps lié amitié avec Jean Charles Rosenberg , Patric Magic (avec qui j'ai bossé les pièces) et Mickaël Stutzinger ( de Paris Magic, qui parvenait à réveiller mon goût pour la cartomagie ).

Durant l'année 1994, je rencontre, à Paris, Stéphane Jardonnet qui m'annonce qu'il va ouvrir un magasin ( la clé des miracles. CDM ). Il me propose de faire, avec lui, l'inauguration des conférences du magasin. J'accepte avec plaisir. Son contact m'a forcé à travailler la présentation et surtout les textes de mes routines. L'idée de Stéphane m'enchanta car c'était l'occasion pour moi de me faire un peu connaître des magiciens parisiens. C'est également à « la Clé » que je rencontre Gaétan Bloom qui me propose de me donner des coups de mains pour mes routines. Gaétan m'a aidé à ralentir mon rythme de forcené et à réfléchir différemment les différentes phases et effets d'un tour ( parfois à en les refléchissant à l'envers ). Stéphane Jardonnet me pousse alors à me présenter à des concours ( Le Diavol, La Colombe d'Or...), pauis à faire une vidéo avec lui sur les Pièces de Monnaie. A l'époque, il n' existait pas grand-chose sur le sujet en français.

Je me décide alors d'aller aux States pour découvrir les magiciens de Las Vegas ( le bouquin de Jean Merlin m'avait enthousiasmé ) et de Los Angeles. J'ai pris beaucoup de plaisir à découvrir les grands shows américains de Lance Burton, Siegfried and Roy. J'y ai rencontré Michael Skinner, Brad Burt, Larry Jennings et Nick Levin

Ensuite j'ai tourné la cassette « les bases de la Magie des pièces ». Je crois que c'est une des expériences les plus difficiles que j'ai faites. Le travail que cela réclame est affolant. On ne se l'imagine même pas quand on découvre le produit fini. Mais j'ai appris tellement de choses. J'ai enchaîné avec la K7 Génération Imagik 2 que Daniel Rhod m'avait proposé entre temps.

Peu de temps après je suis parti à Cuba avec Jean Charles et j'ai beaucoup travaillé avec les cubains (et les cubaines aussi...) . Ils m'ont appris à mieux dramatiser mes effets et à souvent faire de la magie avec trois fois rien. L'expérience a été riche comme jamais je me le serait imaginé.


Maintenant que la deuxième vidéo est tournée, je vais me remettre à la scène. J'ai beaucoup travaillé le close - up ces dernières années, et comme je t'ai dit que je n'arrive pas à faire deux choses à la fois, mon numéro de scène n'a pas beaucoup évolué. Je dirais même carrément qu'il a besoin d'un bon coup de dépoussiérage. C'est mon objectif pour 1998 car mes obligations professionnelles me réclament de la scène.


Quelles sont tes vidéos favorites ?


Les vidéos, je n'en ai pas beaucoup. Je n'ai pas été habitué à apprendre la magie par la vidéo. Je me suis dès le début, habitué au bouquin sur lequel je griffonne mes trucs, c'est comme ça. Je sais que le timing et les techniques peuvent être beaucoup mieux et plus rapidement comprises par la vidéo, mais je n'y ai pas été habitué.
Ca peut paraître paradoxal de la part de quelqu'un qui fait des vidéos. Je me rends compte que je fais passer un maximum de messages aux moyens des vidéos . Ce qui facilite l'apprentissage. Je me dis seulement que ceux qui commencent par ce genre de vidéos ont de la chance. Ca va beaucoup plus vite. Mais je pense que la vidéo doit plutôt être considérée comme complément à certains livres. Le livre permet d'imaginer beaucoup plus de choses et laisse plus de place à ta personnalité.

Par exemple, quand je décide d'étudier un ouvrage, je commence toujours par ne m'intéresser qu'aux illustrations des techniques. J'essaie de comprendre sans lire le texte, en cogitant sur les dessins. Et bien souvent, Je me rend compte lors de la lecture que j'ai interprété des trucs complètement différemment. Ce qui m'amène à créer des routines qui n'ont souvent plus rien à voir avec celles de l'auteur.


En fonction de quels critères fais tu tes choix pour l'acquisition d'un tour, d'une vidéo ou d'un livre ?


Pour les livres, s'il y a des critères il faut que ce soit les suivants : les tours doivent être faisables debout, que la technique employée soit justifiée dans la routine ou justifiable par un texte adapté. J'évite les machins truqués ou qui nécessitent de passer trois heures à s'habiller avant de pouvoir présenter l'effet. Pour les vidéos, je fais surtout confiance à l'auteur, car je sais que son style ou ses tours me plaisent en règle générale.

En fait, je calcule la valeur d'un effet (en fonction de la réaction du public ) par rapport à son côté pratique et à l'investissement en temps et en argent qu'il nécessite.


Tu as participé à des concours de magie. Quelles sont les motivations qui t'ont poussées à concourir ?



Stone et la Colombe d'Or


Ma motivation était de me prouver que tout le travail que j'avais effectué ces dernières années allait enfin payer.  Il y a eu mon ami Jean-Yves Prost ( Président de l'Amicale Robert Houdin de Lyon ) qui m'a relancé souvent au téléphone pour participer au Diavol et un ancien élève et ami, Nikola Pelletier, m'a encouragé à concourir ainsi que la plupart de mes proches. J'ai alors mis au point le numéro du Stylo porte-monnaie adapté d' un peu tout ce que je faisais en close-up, pour le grand public.
J'ai le souvenir que tu étais au Diavol cette année là. J'ai remporté le grand prix et j'ai surtout par la même occasion, exorcisé un mal incroyable qui me bouffait. C'était comme si une énorme boule dans le coeur venait de disparaître en moi. Ensuite est venue la frénésie des concours, caractéristique à tous ceux qui goûtent une fois aux concours - car le plus dur n'est pas de concourir, c'est de décider à s'inscrire ! Ce fut la Colombe d'or que j'ai choisi. Pour plusieurs raisons :
    - Ce concours est très bien réputé dans le milieu magique.
    - J'avais, à ce moment, besoin de me forcer à ne plus « avoir peur » devant les magiciens. J'ai toujours eu un trac horrible à me produire devant mes confrères. Ce genre de concours constituait exactement la thérapie dont j'avais besoin pour vaincre ce trac qui me nuisait ( actuellement, c'est toujours un peu la galère, mais ça va un peu mieux )
    - Les conditions du concours se rapprochaient des conditions réelles de travail auxquelles j'étais assez habitué.

Après ce concours (mars 96 ), s'annonçait Cuba en novembre, et le concours de Las Tunas. C'était une année où je m'étais décidé à découvrir les magiciens du monde entier et l'expérience que j'avais fait l'été, aux USA, m'avait un peu déçu. J'avais entre temps revu Jean-Charles Rosenberg qui revenait de Cuba et qui m'a motivé à participer à ce concours. ( voir le compte rendu dans Arcane n° 86 ). Ce concours allait m'apporter beaucoup de choses, à savoir tout d'abord, l'apprentissage de l'espagnol. Je suis allé voir Gaëtan Bloom pour qu'il me conseille sur la méthode à employer ( J'avais pu voir de nombreux passages télé de Bloom en Espagne en vidéos ). Il m'a aidé, puis j'ai fait traduire le numéro en espagnol par José Mira ( à l'époque, conseiller technique de la Clé des miracles, et maintenant du Magasin de magie ), et je l'ai plus ou moins appris par coeur, en laissant une part à l'impro, et en jouant sur les fautes de prononciations. Ce fut très rigolo.

En fait, j'essaie de toujours tirer quelques choses de ces expériences de concours. Le concours en soi est stimulant et le stress crée me donne l'impression de stimuler ma créativité. La trouille m'oblige aussi à bosser ! Les concours permettent de rencontrer et de se faire connaître des magiciens. J'ai pu y rencontrer des gens comme Jean-Phillipe Loupi, Olivier Twist, Camille Ghastine, Yves Carbonnier. De plus, que l'on gagne ou que l'on perde, on tire des concours une expérience très enrichissante. Ca aide à devenir plus fort dans sa tête car il a fallu avant tout se battre contre soi même. C'est une forme de remise en question que je conseille... ne serait-ce que pour l'enrichissement personnel.

Cette année l' AFAP a pris l'initiative de penser un concours en situation réel. Cela m'a enchanté, car en table à table, il est vrai que l'on se rapproche beaucoup plus de la magie telle que je la conçoit réellement. Il y avait malheureusement beaucoup trop de monde ( bruit + chaleur ) et l'espace entre les tables ne permettait pas d'évoluer librement. Les serveurs faisaient chier ( excuse moi l'expression), et des gens se levaient pour voir les numéros, déstabilisant les concurrents (c'est quand même pas facile de faire de la technique quand on est entouré). Peut-être est il possible de réellement délimiter les tables de jury, en promettant à tous les congressistes qu'ils pourront voir tous ces numéros en situation de micromagie le lendemain à telle heure.
Je pense qu'en concours, il faut distinguer le table à table de la micromagie ( une table, le public devant. On peut bosser assis ). Ce sont deux disciplines différentes du point de vue des possibilités techniques. Un écran géant en micro magie, bien que cher à l'investissement, est vite rentabilisé car apprécié de tout le monde : Le public, les concurrents et les conférenciers.


Tu figures certainement aux rangs des plus jeunes magiciens ayant réalisé une K7 vidéo. Quelles raisons ont motivé ce choix ? Quel tirage pour cette première K7 ?


Courant 1996, Stéphane Jardonnet me propose de réaliser une cassette sur la magie des pièces, spécialité dans laquelle j'avais déjà beaucoup travaillé. Au départ, je refuse. Je me voyait mal assumer les responsabilités qu'entraîne une cassette. De plus je n'avais pas suffisamment confiance en mes performances. Arnaud et Damien me le déconseillent également fortement, comme tous les autres magiciens que je croise. Ca a mis plusieurs mois avant de se décider. Et puis un jour, je pète les plombs et décide de dire "oui" malgré tous les avis négatifs qui m'entourent. Je ne sais toujours pas pourquoi, ça s'est décidé comme ça. L'instinct. On ne se refait pas. Le tournage fut prévu pour la fin de l'année 1996. Actuellement, je ne regrette pas ! La preuve, à l'heure où je te parle ( 18/12/97 ), on a tourné le volume 2 il y a 15 jours !


Je ne peux pas dire que j'ai réalisé la K7 n°1, c'est Stéphane Jardonnet qui l'a produit, réalisée et montée. Mon rôle, bien défini dès le départ, était de trouver des tours pédagogiques, des routines qui motivent celui qui veut apprendre une passe de base. Pas de technique pour faire joujou, mais de l'efficace, utilisable en conditions réelles. Mon but personnel était de motiver tous ceux qui pense que la Magie des pièces leur est inaccessible. J'ai donc essayé de me rappeler de ce que j'aurai aimé apprendre quand j'ai commencé les pièces. Qu'est-ce qui m'aurait vraiment fait gagner du temps, qu'est-ce qui m'aurait intéressé ? Je voulais également aider ceux qui pratiquaient déjà cette branche de la magie, à comprendre l'importance de la gestuelle, du rythme et des temps. Il m'a donc fallu monter des routines bluffantes avec des techniques basiques, mais pensées différemment.

Pour finir, Stéphane et moi voulions par dessus tout, que celui qui achète la K7 ne soit pas déçu en voyant un contenu infaisable en conditions réelles de travail. Je pense que nous sommes parvenu à réaliser beaucoup de nos objectifs de départ, et j'en suis content. C'est peut être ce qui a fait le succès de cette K7. Bien sûr, aujourd'hui quand nous visionnons le programme, nous nous rendons compte des multiples erreurs que nous avons commises. Mais c'était notre première K7 et nous avions tous les deux 24 ans. De plus, nous étions énormément pressés par le temps et un peu étouffés par certaines conditions financières.

Donc, j'ai réalisé la conception des routines et j'ai choisi les techniques qui me semblaient les plus adaptées à la magie d'aujourd'hui. J'ai mis au point les tours, les explications et les effets de générique. J'ai un peu pris ça ensuite comme un jeu. Mais je ne pensai pas rentrer dans une complexité aussi affolante. A partir du moment où nous nous sommes décidés pour la première K7, j'avais deux mois pour trouver et préparer dix routines répondant aux conditions dont je t'ai parlé. Je voulais faire beaucoup plus simple que ce l'on a finalement obtenu, mais Stéphane était très exigeant quant à la présence de certaines techniques ou routines. Il nous est d'ailleurs souvent arrivé de nous engueuler comme du poisson pourri (ça aura été pire sur la préparation du deuxième volume...).


Pour le volume 1 ( comme pour le volume 2 ) Stéphane s'est entouré d'une équipe de professionnels, et nous avons tourné dans des studios méga équipés. Une fois le tournage fini je me suis déchargé de la réalisation. J'étais crevé et j'avais trop de choses à faire à côté. Mes études et mon job de pion me prenaient du temps et il était convenu que le montage serait le boulot de Stéphane. Disons que j'étais obligé de lui faire complètement confiance. Je ne le regrette pas. De toute façon j'en avait assez. Cette K7 me sortait par les oreilles, tant on avait bossé dessus.

La diffusion publique s'est faite en Juillet 1997 et La clé des Miracles aura effectué un tirage de plus de 1000 cassettes au 1er Janvier 1998. J'avoue avoir été surpris de l'ampleur qu'à prise la cassette vidéo. Toutes les personnes que je rencontrais semblaient contentes de mon travail. Comme s'ils s'étaient rendus compte du temps , de l'investissement et du boulot que cela nous avait réclamé.


Qu'apporte l' A.F.A.P. aux jeunes ? Que pourrait elle apporter de plus ?


Pour ma part l'A.F.A.P. m'a permis, par l'intermédiaire des congrès, de découvrir les magiciens qui ont le plus influencé mon travail. Des conférences, des concours, des rencontres avec les magiciens durant trois jours magiques, pour un prix sympa quand on est jeune. Elle a donc aidé à orienter mon travail dans une direction bien précise. Je pense donc que c'est le cas pour beaucoup d'entre nous. J'apprécie beaucoup la revue maintenant. Tu y es allé au lance-flammes ?

En ce qui concerne les réunions, je ne peux rien dire car je n'y suis jamais allé. Quand j'étais plus jeune je n'avais pas de moyen de transport, maintenant je n'ai pas forcément le temps.
Et puis je préfère travailler seul. Quand j'ai besoin d'un coup de main bien particulier j'essaie directement de m'adresser à l'expert en la matière. Je gagne du temps et c'est l'occasion pour moi de rencontrer quelqu'un de nouveau.

Pour répondre à ta question, je ne connais pas bien toutes les activités de l'A.F.A.P. En effet, au sein de ses nombreuses amicales, il doit y avoir de multiples actions entreprises, chaque président ayant certainement une politique différente. Aussi aurai-je peur de dires des sottises en proposant des idées ...qui existent depuis dix ans.


Quel avenir pour la magie en France ?


Tu sais, je ne m'en fais pas du tout pour les magiciens français, et surtout pour les très jeunes ! Par exemple, Stéphane m'a raconté l'anecdote suivante. Travaillant au sein d'un magasin de magie ( Comme par Magie, chez Carlos Cardoso ) il a l'occasion de voir de nombreuses personnes pratiquant la magie. Dernièrement, il voit un môme de treize ans venir avec sa mère. Il a acheté la K7 des pièces un mois avant. Et tout d'un coup, voilà que le gamin lui fait toutes les routines de la K7 ! Stéphane m'a avoué que ce gamin pratiquait certaines techniques mieux que lui même ! Et que le môme lui avait dit qu'il avait encore un peu de mal sur la dernière routine !
J'avoue qu'en un mois, c'est franchement pas mal du tout !Il n'a du faire que ça, c'est pas possible ( la maman se plaignait de la baisse subite de l'intérêt porté à ses études par le gamin ). Mais je ne suis pas surpris. J'ai rencontré à Paris et ailleurs en France tant de très jeunes magiciens qui m'ont impressionné ( soit par leur technique, soit par leur façon de mettre en scène un effet ). Parfois je me dis qu'il faudrait leur couper un bras pour qu'ils s'arrêtent !

Actuellement, les tous jeunes magiciens ( tout comme ceux qui débutent à un âge plus avancé ) ont accès à plus de choses, plus rapidement, et pour moins cher qu'avant. A peu d'exceptions près, ils comprennent tous l'anglais, ont la possibilité d'assister à beaucoup plus de conférences et séminaires. Ils ont accès à Internet et au sites magiques où ils peuvent au sein d'un forum s'échanger des idées et des tours... bref la communication et l'échange d'informations en Magie suit l'évolution de son époque. Et je trouve cela très bien.


J'entends parfois certaines personnes, qui se plaignent du fait que la magie est beaucoup plus accessible aux profanes qu'avant. C'est vrai, mais est ce vraiment un mal ? Tout a une évolution et les choses vont vraiment très vite. Au Japon ou aux USA, on trouve des tours de magie partout. Cela va des supermarchés, aux casinos en passant par les stands dans la rue. Autrement dit, la magie est à portée de main du premier venu, et on y arrive tout doucement, mais sûrement, en France.
Et pourtant les magiciens américains se portent très bien , Las Vegas produit une infinité de shows magiques en continu, l'engouement pour la magie au Japon demeure le même. Donc la magie ne perd pas de son intérêt même si son accès semble plus facile. Peut-être que cela va « éduquer » le public en matière de connaissance magique, et lui donner des repères. Actuellement le public moyen n'a aucune connaissance de notre art au sens « Art of Magic ». Souvent, il s'imagine que la magie est l'art de faire des trucs. Il va facilement réduire un numéro à une succession de tours en faisant abstraction à tout le travail qu'il y a autour. C'est à nous, les magiciens, de leur montrer cette facette de notre passion. Que « illusion » n'est qu'un grand mot pour cacher la gestuelle, la misdirection, le texte, la mise en scène, la technique, le regard, la dramatisation, la position du corps, le rythme... bref, tout ce que peut englober notre travail en général.

Quant à l'avenir de la magie en elle même, je pense qu'elle va encore beaucoup évoluer. A la fois techniquement ainsi que dans son approche avec le public. Je pense aussi que nous allons nous orienter un peu plus vers ces branches dîtes paranormales. L'intérêt que suscite le mentalisme, par exemple, est indéniable. La plupart des gens acceptent de rêver ( ce que Henning Nelms appelle « la suspension du refus de croire » ) lorsqu'ils me voient faire voyager des pièces. Ils admettent donc l'impossibilité que je leur présente et qui se joue un peu de leur raison. Mais ils ne sont pas dupes. Ceci se retrouve dans des affirmations du genre :
- « C'est incroyable ce que vous faîtes... vraiment, on ne voit rien... pourtant des fois j'arrive à comprendre, mais là... ». En revanche, face à du bon mentalisme, ils n'auront même pas de réponse. Au contraire beaucoup de choses à dire et de questions à poser ( plus seulement sur le « comment » mais surtout sur le « pourquoi ». De plus les femmes semblent être particulièrement réceptive à ce genre de magie. Cela vient - il du fait que les femmes voient la magie plus dans ce sens ?). Et ceci répond à un besoin inconscient de croire. Si ce genre de phénomènes existent, alors peut - être que d'autres choses - que l'on a toujours cru du domaine des chimères - existent aussi. Nous ressentons tous plus ou moins que nous pénétrons dans une ère nouvelle, alors cela rassure de croire. Je pense donc que cette branche de la magie va beaucoup évoluer dans les années à venir.

Merci David, et bon courage pour la suite. 

 

Propos recueillis par Steve Gotson pour "La revue de la Prestidigitation". 

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